Le 19 décembre dernier, le candidat de gauche Gabriel Boric remporte le second tour de l’élection présidentielle au Chili avec 56% des voix. C’est un véritable événement historique. Le candidat d’extrême droite, José Antonio Kast, est battu. La coalition des partis de gauche enregistre une victoire sans précédent. La participation dépasse les 55%, un sommet depuis que le vote n’est plus obligatoire en 2012. Mais plus encore, à 35 ans, Gabriel Boric devient le plus jeune Président de toute l’Histoire de l’Amérique latine. Il porte alors les espoirs d’une jeunesse qui se bat pour la démocratie depuis 2019. Le Président sortant, Sebastian Pinera, avait fait face à un mouvement social d’ampleur. À l’issue de ces manifestations, la Constitution du général Pinochet a été abolie. Depuis, un nouveau Chili voit le jour. Le nouveau chef de l’État a pris ses fonctions ce vendredi 11 mars. Alors, tout reste à faire.
Que représente cette victoire dans un pays marqué par la dictature du général Pinochet ? Quelles perspectives pour la jeunesse, qui n’en finit plus de se battre pour la démocratie ? Mais aussi, comment résonne ce symbole en France, au moment de nos propres élections présidentielles ?
Un long combat pour la démocratie
Le Chili est un pays marqué par son Histoire. Le 11 septembre 1973, le général Augusto Pinochet prend le pouvoir par un coup d’État. Il renverse alors le gouvernement socialiste de Salvador Allende, élu démocratiquement en 1970. La dictature militaire règne sur le pays pendant 17 ans. Elle se caractérise par des violations multiples des droits de l’Homme. Entre arrestations, torture, enfermement… on dénombre aujourd’hui plus de 3200 morts et disparus. C’est un souvenir traumatique pour le pays. En 1988, le Chili engage finalement une transition démocratique. La crise économique pousse le pays à se soulever contre le général. Un référendum est organisé le 5 octobre pour décider de la prolongation d’Augusto Pinochet au pouvoir jusqu’en 1997. La population vote pour le non à 56%. La dictature prend fin le 11 mars 1990, lorsque le nouveau Président de la République chilienne, Patricio Aylwin, est institué. Pourtant, l’ombre du général plane encore : le pays conserve la Constitution votée par Pinochet en 1980. Celle-ci a été adoptée à l’occasion d’un référendum frauduleux et est donc considérée comme illégitime. Si elle a déjà été remodelée en 2005, elle reste symbolique du commandement militaire des années Pinochet.
En octobre 2019, la rue s’embrase à nouveau. Après l’augmentation du ticket de transport à Santiago, des manifestations étudiantes de grande ampleur ont lieu. Plus d’un million de personnes se sont réunies pour protester contre les inégalités sociales, dans un pays où 1% de la population concentre plus d’un tiers des richesses. La réponse du gouvernement fut d’abord la violence. Mais, sous la pression sociale, il a finalement accepté l’idée de l’élaboration d’une nouvelle Constitution. Un an plus tard, le 25 octobre 2020, les Chiliens ont voté en majorité pour le remplacement de l’ancienne Constitution de Pinochet. Au micro de France Culture, le politologue de l’université de Santiago Marcelo Mella admet « La victoire du oui signifie l’abandon une fois pour toutes de l’ombre de la dictature dans le domaine institutionnel. La Constitution représente le triomphe du peuple pour le peuple dans une démocratie qui, depuis trois décennies, s’est construite sur un discours de stabilité au prix d’un retrait de la souveraineté au peuple. » Lors d’un référendum, ils ont voté oui à près de 79%.
Un mouvement social porté par la jeunesse
Depuis 2019, la jeunesse est au cœur de tous les combats. Elle est à l’origine des soulèvements étudiants contre les inégalités sociales, qui conduisent à une véritable révolution populaire. Les universités jouent un rôle important, étant donné que les premières manifestations ont été amorcées par des groupes étudiants. Mais, pas seulement. Dès 2018, le mouvement féministe constitue un des noyaux les plus actifs de la contestation. Depuis, les manifestants chiliens ont obtenu plusieurs victoires. En septembre 2021, les députés approuvent pour la première fois une proposition de loi dépénalisant les interruptions volontaires de grossesse jusqu’à 14 semaines. Si le texte est finalement rejeté par le Sénat en décembre, le nouveau gouvernement se dit prêt à continuer le combat. Mais plus encore, le 7 décembre, le Parlement donnait son feu vert au mariage pour tous. Alors que le Chili est resté longtemps conservateur, la jeunesse a insufflé un vent de changement dans la société. Par la rue, elle a été le moteur d’un combat contre les inégalités aussi bien sociales qu’économiques. Ces dynamiques se traduisent à leur tour au sein de l’assemblée constituante en charge d’élaborer une nouvelle Constitution. L’universitaire amérindienne mapuche Elisa Loncón en a été élue présidente, affirmant la détermination du peuple chilien à changer l’Histoire.
N’ayez pas peur de la jeunesse pour changer ce pays. Si le Chili a été le berceau du néolibéralisme, ce sera aussi son tombeau.
Gabriel Boric
Le nouveau Président, Gabriel Boric, est l’incarnation de ce renouveau. Ex-leader du mouvement étudiant, il a réuni un gouvernement de trentenaires. Il clame alors « N’ayez pas peur de la jeunesse pour changer ce pays (…) si le Chili a été le berceau du néolibéralisme, ce sera aussi son tombeau ». Réformatrice et post-néolibérale, cette « nouvelle gauche », issue d’une coalition, promet de taxer les grandes fortunes pour mener une politique sociale ambitieuse : santé publique, financement de l’éducation, socialisation du système des retraites, légalisation de l’avortement, politiques en faveur des femmes, mais aussi des minorités sexuelles. Le 21 janvier dernier, Gabriel Boric a dévoilé la composition de son gouvernement. Sur 24 ministres, 14 sont des femmes. À la défense, il nomme Maya Alejandra Fernández Allende, petite-fille de Salvador Allende, le président tué par cette même armée, lors du coup d’État militaire de 1973. Tout un symbole.
Vu de France, quelle symbolique ?
« Tout commence au Chili. » C’est le titre d’un article du Monde Diplomatique, paru dans le n°814 de janvier 2022. Par ce papier, le mensuel traduit un espoir de la gauche française. Celui de pouvoir, un jour, changer de système, pour de vrai. Dorénavant, cet espoir est porté à l’international par Gabriel Boric. Et les candidats de gauche à l’élection présidentielle l’ont bien compris. Tous ont salué la victoire de la gauche au Chili. Jean-Luc Mélenchon s’est félicité dans un tweet « Au #Chili l’extrême-droite en déroute. Notre candidat en tête au premier tour devant toute la gauche l’emporte largement. Vive Boric nouveau Président du Chili ! ». Fabien Roussel, le candidat du parti communiste français s’enthousiasme lui aussi : « Bravo à @gabrielboric le nouveau Président du Chili, bravo au peuple chilien, uni, qui reprend son destin en main ! Bravo aux communistes, aux syndicalistes, aux forces progressistes chiliennes qui ont participé à cette victoire. » Anne Hidalgo, quant à elle, tweetait dans sa langue maternelle : « En hora buena !!!! La victoria de la democracia, de la justicia y de la igualdad ! La victoria del pueblo chileno, la victoria de Gabriel Boric . @gabrielboric ». Tous veulent ainsi se rattacher à cette image d’une gauche victorieuse, si lointaine vue de France.
Cette victoire donne espoir à ceux qui rêvent d’une gauche révolutionnaire, hantés par un quinquennat socialiste jugé décevant. Sur le plateau de Backseat, Philippe Poutou affirme : « On peut être optimiste. Il y a une capacité des populations à se remettre en mouvement. Au Chili, la Constitution de Pinochet est tombée grâce à la mobilisation, 20 ans après sa mort. Il y a quand même des éléments qui disent : il peut se passer quelque chose. Et il va se passer quelque chose. » La victoire de Gabriel Boric au Chili permet ainsi à la gauche française de raviver la flamme de son imaginaire.
« Après le 11 mars, tout reste à faire »
Dans son article, le Monde Diplomatique concède pourtant que le nouveau Président chilien devra faire face à des défis de taille. Les forces soutenant Gabriel Boric seront confrontées à la division des députés du Congrès, dans lequel il n’y a pas de majorité claire. Cela signifie que le dialogue et les alliances seront nécessaires, aussi bien au sein de la coalition de gauche qu’avec l’opposition. Selon Felipe Aguero, politiste à l’Institut des affaires publiques à l’université du Chili, pour Le Monde : « Son principal défi est celui de la construction d’une majorité stable ». La coalition est elle-même en proie à une fracture idéologique et générationnelle, entre une gauche modérée, plus conservatrice et des nouveaux cadres. Mais aussi, le nouveau Président devra faire face à des défis économiques. Les projections annoncent une croissance quasiment nulle en 2023 et la bourse a chuté de 6% le lendemain de son élection. Certains dossiers brûlants devront également être traités sur le plan social. C’est en particulier le cas des violences subies par les populations mapuches dans le sud du pays, de la part des gouvernements conservateurs successifs.
Lors de sa campagne, Gabriel Boric a promis un État-Providence aux chiliens. Il veut ainsi socialiser un certain nombre de secteurs, tels que la santé, l’éducation ou le domaine du grand âge. Mais, le 19 décembre au soir, lors de son discours de victoire, il s’attache à modérer ses propos. Les prochains changements devront se faire « pas à pas », dans le dialogue, la négociation et la mobilisation. Les Chiliens attendent alors beaucoup de leur nouveau Président, après s’être tant battus pour le changement. Franck Gaudichaud, professeur d’études latino-américaines à l’Université Toulouse – Jean Jaurès, conclu ainsi : « Les demandes sociales sont très fortes et nombreuses. C’est tout l’héritage de la dictature de Pinochet mais aussi de 30 années d’une démocratie très limitée et d’un modèle néo-libéral parmi les plus radicaux d’Amérique latine, qui ont été remis en cause massivement. Il y a des demandes sur les services publics dans tous les domaines : l’eau, la santé, l’éducation, et plus globalement sur la relation entre la société et l’Etat.»
Selon Greenpeace, en 2020, 350 000 chiliens n’avaient pas accès à l’eau potable, ce qui les rendait d’autant plus vulnérables face à la pandémie. Les inégalités sont ainsi marquées. En matière d’éducation, Gabriel Boric devra permettre un accès plus facile à un enseignement secondaire et supérieur de qualité, notamment par la création d’établissements publics, dans un système dominé par le secteur privé. C’est en tout cas l’une des attentes principales de la jeunesse, qui s’est tant battue pour ses droits.