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Le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi est en visite officielle en France les 7 et 8 décembre. L’arrivée du président dans le pays suscite d’ores et déjà des réactions de la part de quelques sénateurs, députés mais aussi des ONG qui dénoncent les violations des droits et libertés fondamentaux en Egypte. Al-Sissi, arrivé au pouvoir par un coup d’État militaire le 3 juillet 2013, a légitimé son accession au pouvoir en organisant des élections qu’il a remportées avec 96 % des voix.
Il était ainsi attendu que la France, surnommé « pays des droits de l’homme », ait le souci de placer le sujet du respect des droits humains au cœur de ses relations avec le gouvernement Al-Sissi.
ANALYSE D’UN DILEMME DIPLOMATIQUE
FAIRE RESPECTER LES DROITS DE L’HOMME A L’ÉTRANGER ?
Le Parlement européen a adopté le 24 octobre 2019 une résolution d’urgence, appelant les autorités égyptiennes au respect du droit international et des dispositions de la Constitution égyptienne. Il demande ainsi la fin des violences infligées au peuple égyptien. Mais en pratique, il n’y a pas eu d’avancée notable.
Ainsi, maintenir un dialogue sur la scène internationale avec des pays qui ne respectent pas ces droits suscite quelques questions. Des euro-députés écologistes ont demandé au gouvernement français de ne plus vendre d’armes à l’Egypte, qui s’en servirait dans la répression de sa population.
QU’EN EST-IL EN FRANCE ?
« Nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins […] parce qu’en France, les Lumières ne s’éteignent jamais » a dit Emmanuel Macron, suite au meurtre effroyable de Samuel Paty. Le président réaffirme là l’attachement de la France à la liberté d’expression. Liberté que l’on défendait après les attentats de janvier 2015.
Pourtant, le vote récent de la loi de « sécurité globale » nous a interrogé sur la liberté de la presse. L’article 24 tiré de cette loi prévoyait (avant sa suspension) l’interdiction de diffuser des images de policiers, gendarmes et militaires en exercice, ainsi que tout élément permettant de les identifier. L’indignation fut de taille dans le monde journalistique : dès lors qu’il n’est plus possible de montrer la façon dont les forces de l’ordre s’acquittent de leur mission régalienne, le risque est grand de voir la violence policière tomber dans un silence liberticide.
DES LIMITES EN INTERNE ?
S’interroger sur les limites actuelles de certaines libertés demeure crucial, d’autant plus actuellement, avec la prolongation du protocole sanitaire.
La France, condamnée 728 fois par la CEDH pour non-respect des droits fondamentaux, a su multiplier les garanties pour protéger ces dernières. La mise en place de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) suite à la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 confirme cette tendance. La QPC est le droit reconnu à toute personne de soutenir qu’une disposition législative est contraire aux droits et libertés que la Constitution garantit. Cette disposition a permis de mettre en place un contrôle de conformité, à posteriori, des lois par rapport à la constitution.
LES LIBERTÉS FONDAMENTALES, UN CONCEPT THÉORIQUE ?
Il est clair que le maintien des relations avec les pays qui violent les droits de l’homme suscite des interrogations
Bruno Le Maire, le ministre de l’économie, a qualifié l’internement massif des Ouighours – une minorité musulmane originaire du Xinjiang, région au nord-ouest de la Chine de révoltante et inacceptable ». Ce qui n’a pas empêché la France de garder des liens diplomatiques avec la Chine.
Au cours de cette année, une partie de l’occident, dont les Etats-Unis, et certaines organisations internationales se sont indignés de l’action de Pékin. Mais qu’en est-il en pratique & A ce jour, aucune sanction concrète n’a été prise contre la Chine, Ni même par la commission européenne, déjà très critiquée sur son arbitrage inefficace face à des cas de violations passés (Biélorussie, Ukraine, Turquie…).
ROMPRE TOUTE DIPLOMATIE EN CAS DE NON RESPECT DES DROITS DE L’HOMME ?
Samedi 24 octobre, Emmanuel Macron a décidé de rappeler l’ambassadeur de France en Turquie, dans une action qui semble s’apparenter à une rupture des relations diplomatiques.
Une forte répression d’opposants politiques semble s’être amorcée en Turquie depuis la tentative de coup d’État datant de juillet 2016, avec des arrestations massives appartenant à la mouvance Gülen. Plus de 50 000 personnes sont ou ont été détenues pour leur appartenance au FETÖ. Les données sont sans appel : 129 000 fonctionnaires suspendus ou licenciés sans motif (magistrats, policiers, professeurs…). arrestation de 12 membres de l’assemblée nationale turque, 40 co-maires ou encore 150 journalistes. Cette purge reflète un rejet général des valeurs humanistes défendues par la communauté internationale.
ROMPRE TOUTE DIPLOMATIE EN CAS DE NON RESPECT DES DROITS DE L’HOMME ?
Toutefois, le rappel de l’ambassadeur France en Turquie ne s’est pas amorcé en réaction à ces actes d’oppression. Ce rappel a eu lieu après que Recep Tayyip Erdogan ait remis en question « la santé mentale » du président français en raison de son attitude envers les musulmans (sur fond de caricature du Prophète de l’islam).
Ici, il est possible d’émettre une critique envers le chef d’État français et sa gestion de la crise venant de la Turquie, qui a terni les relations entre les deux pays. Suivant la même logique, il est prévisible que la Turquie n’approuve pas les commentaires d’autres dirigeants concernant ses actions répressives envers la population ou encore les kurdes.
MAIS ALORS QUE FAIRE ?
Faut-il forcer chaque État à intégrer des règles internationales au sein de leur politique interne ? Ou au contraire accepter que nos relations diplomatiques reposent uniquement sur des intérêts économiques et des questions d’ordre communes (immigration…etc) ?
Si le silence de la France et de la scène internationale peut être interprétés comme une forme d’adhésion aux violations des libertés fondamentales dans ces pays, l’histoire montre à bien des reprises que les interventions extérieures ou ingérences sont premièrement motivées par des intérêts économiques. Charles de Gaulle disait « Les États n’ont pas d’amitié, que des intérêts ».