À moins de 6 mois des élections présidentielles, les candidats s’emparent de la question de la chasse. Après plusieurs graves accidents, le candidat Europe Écologie les Verts, Yannick Jadot a proposé de l’interdire le week-end et pendant les vacances scolaires. Xavier Bertrand, candidat pour le congrès des Républicains, au contraire, manifestait aux côtés des chasseurs en septembre. La ministre de la Transition Écologique, Barbara Pompili, se dit favorable à une réglementation plus stricte, mais précise qu’elle ne souhaite pas interdire la chasse. Willy Schraen, le président de la Fédération Nationale des Chasseurs (FNC), se fait, quant à lui, plus présent dans les médias. Il multiplie les polémiques, en proposant, par exemple, de donner un rôle aux chasseurs dans la sécurité environnementale.
Alors que les prises de position se suivent, que représente vraiment la chasse ? Pourquoi ce sujet est-il devenu une thématique centrale des débats de la course à l’élection présidentielle de 2022 ?
L’accident de trop
Samedi 30 octobre 2021, un automobiliste est blessé par balle alors qu’il circulait sur une quatre voies, entre Rennes et Nantes. Quelques jours plus tard, il succombe à ses blessures. Dans cette affaire, un chasseur de 69 ans a été mis en cause pour « homicide involontaire lors d’une action de chasse, par violation, manifestement délibérée, d’une obligation de sécurité ou de prudence », selon le parquet de Rennes.
Les accidents de la chasse s’accumulent, mais le phénomène n’est pas nouveau. Le 2 décembre 2020, le jeune Morgan Keane avait été tué alors qu’il coupait du bois dans son jardin, dans le Lot. Le chasseur avait affirmé l’avoir pris pour un sanglier. La mort de ce garçon de 25 ans avait alors ému l’opinion. En réaction, ses proches ont lancé une pétition contre les abus de la chasse, afin d’obtenir une meilleure réglementation. Depuis les événements du 30 octobre, cette pétition a atteint les 100.000 signatures. Le Sénat a donc créé une mission sur la sécurité de la chasse.
Pourtant, les défenseurs de la pratique affirment que les accidents sont de moins en moins récurrents.
En vingt ans, on a divisé par quatre tous les accidents, qu’ils soient mortels ou corporels.
Willy Schraen
En effet, selon l’Office Français de la Biodiverité, les accidents de la chasse sont en baisse continue depuis 20 ans. Les accidents mortels ont chuté de 71%. Ainsi, 428 personnes extérieures à la pratique auraient été tuées pendant cette période. Mais, les chasseurs eux-mêmes et leurs accompagnateurs restent en réalité les premières victimes. L’OFB estime qu’ils représentent 80 à 90% des victimes. Ce fut une nouvelle fois le cas le 11 novembre 2021 à Montauban, où un homme de 47 ans a été blessé au visage.
Face à ce constat, Willy Schraen affirme que « le risque zéro n’existe pas ». Cet argumentaire ne semble pas convaincre les Français. D’après un sondage IFOP réalisé pour le JDD début novembre, 69% d’entre eux se disent favorables à une interdiction de la chasse le week-end et pendant les vacances scolaires, comme le proposait Yannick Jadot.
Une fracture rurale
Selon une enquête Ipsos publiée en septembre, plus d’1 Français sur 2 est opposé à la chasse. Pourtant, la même enquête révèle aussi que pour 6 Français sur 10, elle est indispensable pour gérer les populations animales. Les chiffres montrent que la question divise.
Les arguments anti-chasse progressent néanmoins dans l’opinion, en particulier grâce à une sensibilité croissante à la question du bien-être animal. Les Français ont tendance à trouver la pratique cruelle (65%) et à souhaiter l’interdiction de la chasse en enclos (83%).
Ces nouvelles préoccupations s’inscrivent dans un courant global : celui d’une prise de conscience écologique au sein de la population. Or, la France fait figure de mauvais élève en termes de protection des espèces. En tout, 89 espèces sont chassables sur le territoire, dont 64 volatiles. C’est bien plus qu’ailleurs en Europe, où la moyenne est de 24 espèces d’oiseaux. L’interdiction de la chasse à la glu, le 28 juin dernier, est le résultat de ces mutations de l’opinion.
Mais les idées écologistes ne font pas l’unanimité dans les campagnes. 62% des ruraux considèrent que la chasse fait partie intégrante du patrimoine culturel français. Ainsi, Willy Schraen pointe du doigt le parti écologiste, et l’accuse de créer une fracture au sein de la population.
Ils attaquent ouvertement la chasse et la ruralité, en utilisant le programme politique comme une arme de clivage violent entre les populations qui partagent les territoires.
Willy Schraen
Du point de vue des agriculteurs, la FNC est active pour la population, et notamment au sujet des nuisances. La prolifération des sangliers inquiète de plus en plus les cultivateurs. Ce gros gibier ravage les champs et leurs propriétaires sont directement indemnisés par la fédération. En 2020, elle aurait remboursé jusqu’à 77 millions d’euros de dégâts. La FNC est alors un véritable acteur local.
Ainsi, 40 000 personnes ont manifesté dans toute la France le 18 septembre pour défendre la chasse traditionnelle d’oiseaux. Les pancartes dessinent alors une fracture idéologique, celle d’une population qui se sent délaissée par l’État. La chasse n’est plus un simple enjeu de sécurité, elle devient le symbole politique d’une identité rurale.
La ruralité, on la respecte, les ruraux, on les respecte.
Xavier Betrand
Un enjeu politique
L’épineuse question de la chasse représente également un enjeu électoral : plus d’1 million de personnes la pratiquent chaque année. Les candidats tentent alors de véritables stratégies de séduction. Lorsqu’il était candidat aux élections présidentielles de 2017, François Fillon proposait par exemple de créer un « Ministère des ressources naturelles et des mondes ruraux », afin que la pratique ne soit plus administrée par le ministère de l’Environnement.
Depuis le début de la campagne aux élections présidentielles de 2022, les candidats reproduisent à leur tour ce schéma. Comme Xavier Bertrand, Michel Barnier allait à la rencontre des chasseurs de gibiers d’eau, cet été, dans la Somme. Il y a même rencontré Willy Shraen, qu’il qualifie d’ami.
Selon une enquête réalisée par Clément Parrot pour France Info, la Fédération Nationale des Chasseurs sait se rendre indispensable auprès des hommes politiques. Pour le député Jacques Maires, elle appliquerait même une stratégie de « séduction-sanction ». Autrement dit, elle ferait pression sur eux. En effet, alors qu’elle affirme ne donner aucune consigne de vote, elle n’hésite pas à dénigrer ouvertement les candidats qui ne prennent pas son parti.
Il est évident qu’on ne soutiendra pas Valérie Pécresse, qui a souvent tourné le dos à notre mouvement.
Eddie Puyjalon, président-fondateur du Mouvement de la Ruralité.
Cette stratégie pourrait même pénétrer les sphères de l’Élysée. Thierry Coste, le conseiller politique de la Fédération Nationale des chasseurs, conseille également le président de la République.
Je le conseille à titre personnel et amical.
Thierry Coste
Considéré comme un lobbyiste, il représente un véritable moyen de pression sur le gouvernement. C’est en tout cas ce qu’affirme Nicolas Hulot, ancien ministre du gouvernement d’Emmanuel Macron. Au moment de sa démission du ministère de la Transition Écologique en 2018, il affirmait que la présence de Thierry Coste était un frein à son action pour l’environnement.
C’est symptomatique de la présence des lobbies dans les cercles du pouvoir. Il faut à un moment ou un autre poser ce problème sur la table parce que c’est un problème de démocratie.
Nicolas Hulot
Interrogé sur le sujet par Rémy Buisine, le 4 décembre 2020, pour le média BRUT, le président de la République a nié toute tentative de pression politique.