LA CANCEL CULTURE, C’EST QUOI ?

La cancel culture, que l’on peut traduire par << culture de l’annulation ou dénonciation » a émergé du réseau social twitter au début des années 2010. Cette pratique, qui consiste à dénoncer publiquement sur les réseaux sociaux quelqu’un pour de mauvais agissements en vue d’une « damnation » sociale, entraine bien souvent des conséquences irréversibles. Lorsque la plainte devient virale, la personne accusée subit alors un harcèlement virtuel continu, fait de messages d’insultes, condamnations. de menaces et de

L’idée étant de réduire à néant une réputation.

DÉCRYPTAGE D’UN PHÉNOMÈNE VIRTUEL POLITISÉ

COMBATTRE LE MAL PAR LE MAL ?

Beaucoup voient la cancel culture comme une forme d’activisme virtuel et bénéfique, à l’instar du mouvement #MeToo ayant permis la libération de la parole de femmes ayant été victime de viols et d’agressions sexuels. Le point culminant étant la condamnation d’Harvey Weinstein, une des têtes de l’industrie hollywoodienne, pour ses multiples viols et agressions. En France, #BalanceTon Youtubeur a permis une mise en lumière rapide sur ces vidéastes qui use de l’aura qui les entoure pour séduire des mineurs.

Cependant, certains dénoncent les dérives dangereuses de cette pratique. La personne accusée ne bénéficie pas de droit de réponse (virtuel) et est immédiatement jugée par les internautes sans que l’accusation ne soit vérifiée à chaque fois.

UN ENJEU POLITIQUE…

La cancel culture de Twitter, et ses airs toxiques de procès virtuel sans droit de réponse, semble venir se substituer à une justice souvent bien trop lente.

Les internautes derrière #MeToo et #BalanceTonPorc, ou encore la LICRA, ne peuvent pas attendre des années avant de voir l’accusé condamné pour ses crimes/délits. Ils sont obligés de dénoncer sur les réseaux pour que des mesures de justice soient entamées et prises au sérieux. Mais ils ne peuvent pas le faire sans engendrer une vague de haine.

Pointer du doigt Roméo Elvis/Moha La Squale en ligne pour éviter qu’ils reproduisent leurs méfaits ou attendre silencieusement qu’ils soient jugés ? Dénoncer en ligne les propos antisémites de Freeze Corleone, quitte à le promouvoir involontairement tel un « Effet Streisand » ou déposer une plainte à son encontre ? Ces dilemmes opposant la justice aux procès populaires (en ligne) trouvent une réponse différente à chaque cas.

UN ENJEU POLITIQUE…

Le 16 septembre, LICRA (Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme), publie sur twitter une compilation vidéo de paroles du rappeur Freeze Corleone, qu’elle qualifie d’antisémites et complotistes, sans pour autant déposer plainte. S’en suit une controverse de grande ampleur, polarisant la politique et le monde de la musique, jusqu’à atteindre les plateaux télés et l’assemblée nationale.

Si les propos du rappeur sont qualifiables d’antisémites, il est toutefois problématique pour des représentants de l’État d’émettre un avis sur des domaines dont ils n’ont pas véritablement connaissance. L’exécutif est tenu de respecter un principe de présomption d’innocence afin de laisser le pouvoir judiciaire agir. Un principe qui stipule que toute personne accusée d’une infraction est réputée innocente tant que sa culpabilité n’a pas été légalement démontrée. En effet, cette récupération politique pousse des organismes/personnes à rompre tout lien avec l’accusé avant même qu’il n’y ait eu un verdict juridique.

UNE JUSTICE À DEUX VITESSES ?

Aujourd’hui, de nombreuses personnes, dont des artistes, fustigent une justice française « à deux vitesses », en comparant les sanctions obtenues pour des propos injurieux dans différents cas. Les sanctions liées à l’affaire Freeze Corleone rappellent celles de Dieudonné, qui, en parallèle à ses multiples condamnations liées à des propos antisémites, s’est vu interdit des réseaux sociaux et de spectacles.

Pourquoi l’Etat laisse donc Eric Zemmour, condamné à plusieurs reprises pour des propos xénophobes et islamophobes, exercer le métier de chroniqueur à la télévision ? Pourquoi Mila n’a pas été condamnée pour ses propos islamophobes ? Ces incohérences juridiques laissent penser que l’opinion publique, tout comme la justice, ont encore un certain malaise vis-à-vis de l’Islam ou de ses anciennes colonies. La lourde condamnation de Nick Conrad à la suite de son clip PLB (pour « Pendez les blancs ») illustre ce phénomène. On parle alors de « racisme anti-blanc » lorsque l’artiste parodie de manière horrifique des atrocités commises sur des noirs au temps de l’esclavage.

LA FAUTE AUX RÉSEAUX SOCIAUX ?

Le format « microblogging » de Twitter est propice à la propagation rapide d’intox, de messages sans contraste et de montages photo/vidéos fictifs parmi les utilisateurs. Une étude publiée sur Science a révélé que les fausses informations se propagent 6 fois plus vite que les vraies. Un phénomène qui renforce le scepticisme des gens vis-à-vis de l’information fournie par les médias, et qui alimente paradoxalement la présence d’erreurs dans des articles de presse. Démêler le vrai du faux s’avère de plus en plus compliqué.

Le documentaire « Derrière nos écrans de fumée » met en évidence qu’Instagram ou Twitter privilégie l’attention de l’utilisateur à des fins publicitaires quitte à sacrifier une certaine éthique de bien-être en ligne. Une polarisation extrême des opinions s’opère ainsi progressivement sur les réseaux sociaux, à l’instar des Etats-Unis en cette période de tension électorale. Sur le feed et la page « explore >> d’Instagram ou bien dans notre TL ou tendance Twitter vont uniquement apparaitre des publications de comptes que l’on suit et liés à nos centres d’intérêts. Le système de recommandation instaure un climat délétère, et nous contraint à côtoyer les mêmes cercles, empêchant de développer un débat constructif d’opinion au quotidien.

DES RÈGLES DE « CONDUITE VIRTUELLE » ?

Bon nombre d’influenceurs se sont fait prendre à parti pour ne pas avoir réagi et pris position immédiatement après l’émergence du #BlackOutTuesay ou du #FreeOuighours sur les réseaux. Mais comment prendre position lorsqu’on ne connait pas suffisamment les enjeux d’une cause ? Comment s’exprimer sur un sujet qui ne nous concerne pas directement sans risquer de déplaire à une partie de sa communauté ? Il est important que ces personnes véhiculent un message réfléchi et pédagogue, quitte à le faire « en retard »>.

Il faut accepter que, derrière certains << influenceurs>>, se cachent des personnes ignorantes sur un certain nombres de causes. Par conséquent, il ne faut pas attendre un engagement de leur part lorsqu’il n’y aucun signe d’engagement quelconque sur le contenu publié habituellement, et encore moins leur dicter une bonne conduite via des reproches en commentaires/messages privés. Après tout, ne vaut-il pas mieux que l’engagement vienne « du cœur » ?

QUELLES SOLUTIONS ?

Un premier pas serait de prendre conscience que les réseaux sociaux ont un grand pouvoir, qui est parfois destructeur. Il faut distinguer le fait de s’attaquer à une personne, et critiquer des actes qui nous déplaisent. Ne pas se laisser influencer par une mouvance, mais plutôt se renseigner avant de publier. A notre échelle, les solutions sont de multiplier les sources de lecture journalistique, quitte à aller voir des courants contraires à notre schéma de pensée. Penser à consulter des outils de fact-checking, afin d’opposer les différents points de vue d’une même affaire et se forger un avis nuancé, qui tend vers l’objectivité.

Enfin, bien qu’il existe depuis peu des lois en vigueur relatives à la protection de la vie privée, il en est tout autre pour les questions de diffamation en ligne. Il est du rôle des Etats de forcer les géants du web à « humaniser » les réseaux sociaux, afin qu’ils adoptent dans leurs outils un design utilisateur adapté à nos biais cognitifs, favorisant le débat d’idée et non cette fracture sociétale qui surgit

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