Arrêtons-nous tout d’abord sur la géographie du pays. En effet, sa position si particulière influe énormément sur les motivations et évolutions du conflit qui est en cours. Il est donc intéressant de regarder un peu la carte.
Situé sur la pointe sud-ouest de la Péninsule Arabique, le Yémen possède des frontières communes avec l’Arabie Saoudite au nord et avec Oman au nord-est. Il est également au milieu d’un carrefour maritime et possède donc une frontière avec Djibouti, mais aussi l’Érythrée à l’Ouest, et avec la Somalie au Sud.
Plus particulièrement, le Yémen est historiquement scindé en deux grandes régions : le nord et le sud. L’Histoire des deux régions ne se rejoint que le 22 mai 1990, lorsque le Yémen du Nord et le Yémen du Sud se réunissent pour former la République du Yémen actuelle. Faute d’une Histoire commune avant cette date, les populations des régions ont des préoccupations parfois opposées.
Chronologie générale
Le conflit aujourd’hui en cours éclate en réalité en 2004, et perdure ainsi depuis 16 ans. Voici une chronologie non exhaustive de cette guerre si complexe.
- 2004 : Début du conflit avec la guerre de Saada, suite à l’insurrection des Houthis.
- Novembre 2009 : Première intervention de l’Arabie Saoudite dans le conflit, avec des frappes aériennes sur le Nord du Yémen
- 2011 : Protestations yéménites, qui s’inscrivent dans le contexte international des printemps arabes.
- 2014 : Début de la guerre civile yéménite.
- 25 mars 2015 : Premières interventions de la coalition sunnite formée autour de l’Arabie Saoudite.
- 21 avril 2015 : Début de l’opération « Restaurer l’espoir », qui implique un blocus voulu par l’Arabie saoudite.
- Été 2016 : Un cessez-le-feu entre en vigueur afin de favoriser les pourparlers. Mais c’est un échec.
- Les combats continuent ainsi depuis
Qui sont les Houthis ?
Le conflit débute suite à une insurrection de la communauté Houthi, au nord-ouest du pays. Ils sont les membres d’une organisation armée, politique et théologique chiite, et tiennent leur nom de leur dirigeant Hussein Badreddine al-Houthi. On estime qu’ils seraient environ 10 000 en 2004. Et surtout, ils seraient appuyés par l’Iran, et ce, notamment à partir de 2014.
Ils défient le gouvernement, car ils estiment avoir été mis de côté au moment de la réunification. De ce fait, ils réclament l’autonomie, et un retour au status qu’ils avaient auparavant.
Depuis 2004, ils s’opposent donc au gouvernement du Yémen et à ses soutiens internationaux, l’Arabie Saoudite en tête.
Ici, Hussein Badreddine al-Houthi, un chef charismatique dont la mort en septembre 2004 ne fait que raviver le conflit une nouvelle fois.
Le tournant révolutionnaire
La première partie du conflit, aussi appelée « Guerre de Saada », dure 10 ans. Elle est marquée par plusieurs temps, dont notamment l’intervention de l’Arabie Saoudite en novembre 2009, qui engendre à son tour l’entrée en guerre de nombreux états arabes.
Mais c’est en 2011 que les événements basculent vraiment. En effet, le contexte de révolution international du Printemps Arabe inspire les Yéménites : ils descendent dans la rue pour protester contre le gouvernement du président Ali Abdallah Saleh.
Si la révolution se veut pacifique, elle se transforme assez rapidement en bain de sang. La répression policière ordonnée par le président donne lieu à plusieurs massacres : le 18 mars, 52 personnes sont tuées lors d’une manifestation, les 29 et 30 mai environ 250 personnes trouvent à leur tour la mort… Ce décompte macabre précipite les choses, et en novembre Saleh décide de quitte le pouvoir, et de laisser organiser des élections.
Le 21 février 2012, le vice-président Abdrabbo Mansour Hadi est le premier président de la République du Yémen à être élu au suffrage universel direct… bien qu’il ait été le seul candidat.
La Guerre Civile
Seulement voilà, l’ombre du président Saleh ne disparaît pas avec sa démission de 2011. En 2014, ses fidèles s’associent aux Houthis afin de combattre les forces du nouveau président. C’est alors le début de la seconde partie du conflit : la guerre civile.
Cette fois-ci, les Houthis dominent à plusieurs reprises les forces du gouvernement. Si bien qu’en janvier 2015, le président Abdrabbo Manssour Hadi est contraint de démissionner à son tour. Les houthistes tentent alors un coup d’État et s’emparent du palais présidentiel. Il doit se réfugier à Aden, le port stratégique du sud du pays. Par la suite, il s’exile chez son allié en Arabie Saoudite.
Il continue la guerre à distance. En février 2016, le gouvernement revendique le contrôle d’entre 70 et 85 % du territoire. Mais l’avantage s’est depuis retourné en faveur de ses adversaires. Effectivement, en août 2019 la coalition qui soutient l’ex-président connait des tensions internes, ce qui profite aux Houthis.
Enfin, le 1er mars 2020 les houthis reprennent la ville d’Al Hazm, la capitale de la province d’Al Jawf. Cette victoire leur ouvre la route de la province de Marib, l’une des plus riches du pays. Ils semblent ainsi être en bonne voie pour gagner à nouveau du terrain, et ce, malgré l’aide internationale que reçoit l’ancien président Abdrabbo Mansour Hadi.
L’internationalisation du conflit
Bien que l’Arabie Saoudite, l’Iran et les Émirats Arabes Unis soient mêlés au conflit depuis au moins 2009, on ne peut parler de réelle internationalisation qu’à partir de 2015.
En effet, une coalition de dizaines de pays arabes lance l’opération Tempête du Désert. À cet effet, l’Arabie Saoudite a créé l’AMICT (Alliance militaire islamique pour combattre le terrorisme). Elle est composée du Qatar, du Maroc, du Koweït, du Bahreïn, de l’Égypte, de la Jordanie, du Liban, de la Palestine, de la Tunisie, de la Mauritanie, du Soudan, de la Somalie, des Comores et de Djibouti. Aujourd’hui ils ne sont plus que quatre.
Les alliances entre états e les intérêts communs sont alors mis au service de Abdrabbo Mansour Hadi, puisque le but est de rendre le gouvernement. Les opérations commencent le 25 mars 2015, et durent un peu moins d’un mois. Sur cette période uniquement, la coalition affirme avoir mené 1200 frappes, parfois contre des lieux où résidaient des civils. Dès le 21 avril, une seconde opération nommée « Restaurer l’espoir » est lancée. Elle est toujours en vigueur aujourd’hui, après 5 ans.
Le rôle de l’Arabie Saoudite
S’il y a un acteur qui est omniprésent depuis 2004, c’est bien l’état saoudien. Comme on l’a vu, il mène des coalitions à soutenir le gouvernement Yémen tout au long du conflit. Mais ce n’est pas tout.
L’Arabie Saoudite ne se contente pas de rassembler des états, elle dirige une véritable stratégie militaire contre les Houthis. En effet, elle est à l’origine du blocus qui affame aujourd’hui le Yémen.
L’opération Restaurer l’espoir comprend en réalité la mise en place d’un embargo à la fois aérien, terrestre et naval sur le Yémen. Cela signifie : des bombardements aériens, un blocage des importations par avion et par bateau, et donc une stratégie d’affaiblissement par le siège.
Au sujet des armes françaises
Mais il n’y a pas que l’Arabie Saoudite qui joue un rôle crucial dans cette crise. Le 15 avril 2019, le média Disclose publie une vaste enquête nommée « Made in France », dans laquelle il apporte les preuves de l’implication française auprès des saoudiens.
Et les faits ne sont pas des moindres : la France fournirait l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis. Des armes produites par des entreprises françaises comme Nexter ou Dassault sont utilisées pour mettre à bien cette fameuse stratégie de famine.
Pourtant, la question n’est pas nouvelle : dès janvier 2019 la ministre Florence Parly était interrogée sur le sujet. Elle répondait au micro de France inter : « Je n’ai pas connaissance du fait que des armes françaises soient utilisées directement dans ce conflit ».
Évidemment, la France n’est pas la seule à être pointées du doigt pour des faits similaires. Mais après de nombreuses révélations, le Royaume-Uni a cessé de vendre des armes à tout état étant susceptibles de les utiliser sur des civils au Yémen. La France n’a, elle, toujours pas abordé le sujet.
La pire crise humanitaire au monde
La survie alimentaire du Yémen dépend à 90% de ses importations. On comprend ainsi facilement pourquoi le pays est actuellement touché par une famine affectant plus de 11,3 millions de personnes, dont 400 000 enfants. Selon l’UNICEF, plus de 22,2 millions de personnes auraient actuellement besoin d’une aide humanitaire. Le Yémen abrite 28 millions de personnes.
À la famine et la guerre civile vient s’ajouter l’apparition d’une épidémie de choléra, qui touche 1,1 million de personnes. L’ONU a réclamé plusieurs fois la levée du blocus, qui empêche le ravitaillement de vivres, mais aussi de médicaments.
Aujourd’hui, le Yémen fait face à la plus grave crise humanitaire au monde selon l’ONU. Pourtant, le conflit n’est médiatisé que depuis peu. Il y a là un véritable tabou, entretenu par le gouvernement.