UNE CENSURE DES CLASSIQUES ?

Depuis plusieurs mois une vague de modifications, suppressions ou autres retours sur des œuvres culturelles dites « classiques >> défraient la chronique. Après la statue de Colbert, c’est le changement de nom du célèbre roman d’Agatha Christie, Les dix petits nègres, qui a fait débat. Pourquoi tant de bruit pour un titre ?

Doit-on remettre en question les classiques de notre culture ?

RETOUR SUR UN CONFLIT MÉMORIEL

QU’EST-CE QU’UN CLASSIQUE ?

Dans tous les domaines culturels, il existe des œuvres dites « classiques ». Elles font autorité, c’est-à-dire qu’elles sont unanimement reconnues. Souvent, elles servent même de modèles dans leurs disciplines.

Ainsi, ces œuvres font partie du capital culturel d’une société. Plus qu’un simple roman, elles atteignent un statut presque sentimental. On les enseigne à l’école, les étudie à l’Université, les adapte au cinéma, encore et encore. Qualifier une œuvre de classique signifie surtout que le débat est clos : tout le monde en reconnaît la légitimité. De cette façon, elles sont largement mises en lumière au sein de la société. Plus que sa culture, elles incarnent sa Mémoire et les valeurs qu’elle souhaite mettre en avant.

OÙ EST LE DÉBAT?

Ce qui défraie la chronique, c’est bien le fait de remettre en question l’un de ces classiques. Puisqu’il est censé être unanimes reconnu, certains, à l’image de Nicolas Sarkozy sur Quotidien, ne comprennent pas qu’il soit modifié.

Plusieurs arguments s’opposent alors :

– Les associations favorables à ces modifications souhaitent réhabiliter la Mémoire. Elles considèrent que la façon dont elle est aujourd’hui valorisée dans l’espace public et la culture ne représente pas l’ensemble de la population.

À l’inverse, ceux qui s’y opposent voient une régression de la liberté d’expression. D’autres redoutent aussi un anachronisme, des potentielles destruction de sources historiques, voir une censure de la culture,

Analysons chacun de ces arguments ensemble.

VALORISER UNE NOUVELLE MÉMOIRE COLLECTIVE

C’est James Prichard, l’arrière-petit-fils de la romancière britannique, dirigeant de la société propriétaire des droits littéraires et médiatiques des œuvres d’Agatha Christie qui a annoncé la nouvelle. << Mon avis, c’est qu’Agatha Christie était avant tout là pour divertir et elle n’aurait pas aimé l’idée que quelqu’un soit blessé par une de ses tournures de phrases […] » s’explique-t-il.

Il exprime ici une volonté de transformer ce qui est valorisé par la culture, afin de la rendre accessible et agréable pour tous. C’est une idée qui est partagée par beaucoup d’associations, qui militent pour réhabiliter une Mémoire jugée trop blanche et occidentalo-centrée. « Au Royaume-Uni, (le titre) a été modifié dans les années 1980 et aujourd’hui nous le changeons partout », a rappelé M. Prichard.

UN DÉBAT ANACHRONIQUE ?

Cependant, tout le monde n’est pas de l’avis de James Prichard. Interrogé sur France Inter, François Busnel, le présentateur de l’émission littéraire de France 5 La grande librairie, a jugé « absurde »> ce changement de titre. « On peut tout lisser, mais, un livre se replace dans son temps […] Au lieu de juger, on devrait lire », a-t-il dit.

Comme lui, beaucoup pensent qu’il y a ici un anachronisme, c’est à dire l’attribution à l’une époque ce qui appartient à une autre. Cette règle est importante pour la science humaine qu’est I’Histoire. Selon certains, le débat ne serait donc pas rationnel car il ne tiendrait pas compte de l’époque au cours de laquelle l’œuvre a été conçue. Supprimer le mot « nègre » de l’ensemble de l’œuvre est pour eux une erreur, qui empêche de rendre compte de la réalité de l’époque.

LA CENSURE DE LA CULTURE?

C’est cette notion qui est sur toutes les bouches : la censure. Pour certains, il y aurait même ici une véritable régression de la société, qui sombrerait vers une liberté d’expression de plus en plus appauvrie. C’est le fameux « on ne peut plus rien dire de nos jours ! » de Nicolas Sarkozy. Il y a ici une véritable vision de la Mémoire française, qui serait comme un capital culturel qu’il ne faudrait pas toucher.

On peut noter qu’avant même la suppression de l’œuvre, toucher aux classiques, les revisiter ou les remettre en question s’apparente ici à de la censure.

Le problème est à la fois social, politique et culturel : doit-on revenir sur le récit national te qu’il est présenté dans l’espace public Certains s’y refusent.

LA NÉCESSITE D’UNE CONSTANTE REMISE EN QUESTION

Remettre en question ces objets culturels est la base même du travail d’un historien. Il analyse les sources, les croise et les remet en question afin de comprendre ce qu’elles peuvent nous apprendre sur le passé, qu’il soit récent ou lointain. Il en va de même pour la culture. Remettre en question un classique devrait être le signe d’une société en bonne santé, car c’est un processus qui fait partie de la construction d’une Mémoire commune.

La culture est faite pour être appréciée, pensée et donc remise en question. Il est contradictoire de refuser d’y toucher. En revanche, ici c’est peut-être la méthode qui a été mal choisie. Une œuvre comme celle d’Agatha Christie est une photographie du temps de l’auteur. Le fait qu’elle utilise plusieurs fois le mot « nègre » au cours du livre montre à quel point c’était une pratique courante.

Comment montrer la violence de la ségrégation si on en efface ses traces Paradoxalement, le fait de supprimer certains aspects de ces classiques de la culture pourrait occulter la mémoire d’une violence raciale.

QUELLES SOLUTIONS?

Mais alors comment faire pour remettre en question une œuvre sans occulter les questions qu’elle pose ? En réalité, la meilleure réponse serait sûrement : la pédagogie. Peut-être faut-il tout simplement expliquer les œuvres, grâce à des notes de bas de pages, des préfaces, ou des introductions. Il serait alors possible de replacer l’œuvre dans son contexte, et d’en faire cette fois une véritable illustration de son temps.

Le rôle des instances d’éducation est à questionner : pourquoi n’existe-t-il aucun musée de l’Histoire de la colonisation en France ? La Mémoire ne se joue pas que dans la culture, et le manque de pédagogie de l’État sur le sujet laisse penser qu’effectivement, la question du passé colonial de la France n’est peut-être toujours pas réglée.

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