La Chine, gouvernée par le Parti communiste chinois depuis 1949, a adopté une « économie socialiste de marché » où capitalisme et contrôle politique se côtoient. Elle est l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, et le premier exportateur mondial, dispose de l’arme nucléaire, de la plus grande armée du monde en effectif, et du deuxième plus grand budget militaire. À ce poids politique s’ajoute son influence économique. Dans le classement mondial des richesses par McKinsey & Co, la Chine apparaît de nouveau en première position, devant les États-Unis. Enfin, à l’instar de son adversaire américain, la Chine tente de diffuser sa culture à travers le monde, avec l’objectif d’imposer une prédominance complète sur le monde. L’objectif principal de la Chine est donc de diffuser un soft power, c’est-à-dire orienter les relations internationales en sa faveur par un ensemble de moyens autres que coercitifs. C’est précisément ce point que relève l’IRSEM, l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire faisant partie du ministère des Armées, dans un rapport publié septembre 2021. L’IRSEM démontre clairement les méthodes d’infiltration que la Chine utilise notamment en France pour imposer cette soft power dont certains seront repris dans notre article.
Quelle stratégie met en place la Chine pour pouvoir étendre davantage son influence, en France, puis plus généralement dans l’Union Européenne ?
Les entreprises privées, vastes instruments de collecte de données ?
La Chine a une présence matérielle très forte en France. En effet, l’Hexagone est devenu la deuxième terre d’investissements des entreprises privées chinoises en Europe, derrière le Royaume-Uni.
Cependant, la nature du régime chinois contraint toutes les entreprises d’une certaine taille à entretenir une étroite relation avec le Parti. Ces liens avec des cadres haut-placés facilitent le financement des entreprises, les banques obéissant avant tout à des logiques politiques.
Le Parti semble assumer ouvertement ces liens et l’absence d’autonomie du secteur privé à l’égard des intérêts supérieurs du Parti notamment en légiférant en 2017 dans ce domaine. L’article 7 de la loi sur le renseignement a contraint les entreprises (publiques et privées) et les citoyens chinois à « soutenir, aider et coopérer aux efforts nationaux de renseignement, conformément à la loi, et protéger les secrets nationaux liés aux activités de renseignement dont ils ont connaissance ».
Ainsi, des entreprises telles que Huawei, ayant 13 d’établissements en France, sont suspectées de faire partie de ses entreprises privées collectant des données pour le Parti.
Pour l’IRSEM, la collecte des données en France est un moyen pour la Chine de mieux connaître sa cible et utiliser ses données pour mieux mener les opérations d’influence.
L’implantation de la doctrine chinoise dans les universités françaises
Cette présence matérielle s’accompagne petit à petit d’une présence intellectuelle de la Chine en France. En effet, le monde universitaire et académique français est ainsi soumis à de multiples ingérences de la Chine, et cela se traduit de différentes façons : chercheurs sous pression, autocensure croissante, institutions sous dépendance financière…
A titre d’exemple, la Chine va notamment contraindre les chercheurs chinois, d’origine chinoise ou ayant des liens avec la Chine, en créant des pressions sur les proches restés en Chine. C’est ce que témoigne un professeur d’origine chinoise, naturalisé français, en poste dans une université française qui, en mai 2021, publie ce message sur un réseau social : « Il est trop dangereux pour moi de commenter la question du Xinjiang. Bien que j’aie toujours lutté pour la liberté académique et la liberté d’expression, je dois faire de mon mieux pour protéger la sécurité de ma famille sur le continent chinois ». Pour des raisons similaires, certains professeurs, finissent par renoncer à prendre des doctorants chinois.
Soit ils sont là pour d’autres raisons que les études, soit je les mets en danger
Vanessa Frangville, professeure en études chinoises à l’Université libre de Bruxelles
Parmi les outils utilisés pour s’immiscer dans les universités françaises figurent aussi les Instituts Confucius, présents partout dans le monde. Ces instituts sont des établissements culturels publics à but non lucratif, implantés depuis 2004 par la République populaire de Chine dans plusieurs villes du monde. Le but principal des succursales est de faire rayonner la culture chinoise. Ayant un poids financier très élevé, les universités d’accueil n’arrivent pas à avoir un droit de regard sur les matériels pédagogiques utilisés. Il y a ainsi des cas de réécriture de l’histoire.
Lorsque les instituts sont implantés sur les campus cela peut permettre d’exercer une pression financière sur les facs, les rendant plus susceptibles de s’autocensurer sur la Chine
Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, chercheur de l’IRSEM
Plus récemment, Médiapart a révélé qu’une étudiante chinoise espionnait des laboratoires français, dans un article paru le 14 février 2022. Selon le journal, cette ressortissante chinoise s’est laissé enfermer la nuit dans les laboratoires à plusieurs reprises, où elle a mené ses travaux sur les systèmes cyberphysiques. Cette étudiante a rejoint la France en avril 2018 grâce à une bourse délivrée par un organisme du ministère de l’Éducation chinois. Dès son arrivée, son comportement interpelle le personnel du campus messin des Arts et Métiers où elle effectue sa thèse en cotutelle avec l’INSA Strasbourg.
L’affaire est signalée à la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui enquête et finit par recommander aux établissements d’interdire les accès de leurs bâtiments à la thésarde. Le cursus de l’étudiante est interrompu et le ministère de l’Enseignement supérieur organise à l’automne dernier le retour de la jeune femme en Chine.
Un mécanisme de désinformation à grande échelle
La seule méthode de diffusion de l’influence chinoise sur les autres pays du monde ne se fait pas par une implantation physique dans les pays, mais passe aussi par les réseaux sociaux ou encore les sites internets.
La BBC constate des modifications constantes de certaines pages Wikipédia, des pages qui traitent notamment de questions problématiques pour la Chine. Toujours selon l’Irsem, 2 millions de citoyens chinois seraient payés à temps plein pour relayer la propagande de Pékin et 20 millions agiraient à temps partiel, à la demande, pour participer à des actions d’astroturfing (mouvement de désinformation) sur les réseaux. L’exercice consiste à occuper les réseaux et les inonder de messages pro-Pékin, principalement en langue chinoise, tout en donnant l’illusion d’un soutien spontané ou d’une dénonciation populaire authentique pour dénoncer des discours hostiles au régime.
À titre indicatif, aujourd’hui, c’est seulement 1% des médias en langue chinoise qui ne sont pas contrôlés par le parti communiste chinois.
La culture chinoise comme vecteur de séduction en France
Pékin parvient aussi facilement à diffuser la culture chinoise par l’exportation et l’importation de produits chinois en France. Les produits culturels, tels que les films et les séries télévisées, la musique ou encore les livres, sont de puissants vecteurs de séduction.
Dans ces produits, la Chine met en avant les costumes traditionnels, les aliments ou encore une image d’une civilisation chinoise riche, raffinée et puissante par le passé pour tenter de séduire les français.
À titre d’exemple, Wolf Worrior est un film chinois, beaucoup visionné en France, qui met en scène un ancien membre des forces spéciales chinoises qui part en Afrique sauver ses compatriotes et amis africains dans des zones occupées par des insurgés et des mercenaires. Cela sonne comme une volonté de glorifier la Chine et son peuple.
De plus, la Chine réussit aussi à avoir une influence directe sur les produits culturels des États étrangers. Étant donné que la Chine dispose du pays le plus peuplé, les grands producteurs ont besoin de la diffusion de leurs films en Chine. Cette dépendance se poursuit par le fait que les investissements chinois dans le secteur culturel sont importants. Dans le top 100 des films les plus rentables au monde jusqu’à nos jours, la Chine a contribué au financement de 12 films hollywoodiens en 17 ans entre 1997 et 2013, puis de 41 d’entre eux en seulement 5 ans entre 2014 et 2018. Ainsi, par crainte du mécontentement de la Chine, le cinéma américain va s’engager dans l’autocensure, accepter de fournir une version censurée d’un film pour sa diffusion en Chine, ou encore dans certains cas, inviter directement les censeurs du gouvernement chinois sur leurs plateaux de tournage.
En France comme en Europe, une réticence marquée à l’égard de l’Empire du Milieu
En conclusion, cet établissement de soft power en France a suscité beaucoup de mécontentement. Presque la moitié des Français considèrent la Chine comme une menace, que ce soit sur le plan économique, selon 43 % des Français et en particulier les plus âgés et les sympathisants de droite, ou sur le plan technologique (par 40 %). La France a toujours été réticente face à cette Chine grandissante, puisque alors que plusieurs pays de l’Union européenne (UE) ont conclu ces dernières années des protocoles d’accord avec la Chine, la France a jusqu’ici refusé.
Cette réticence est aussi notée au niveau Européen. Alors que la Chine n’a cessé de développer son influence sur l’Union européenne, marquée notamment ces dernières années par le développement de la “Nouvelles routes de la soie”, UE a mobilisé 300 milliards d’euros de fonds publics et privés d’ici à 2027, dans l’aide au développement, pour rivaliser avec la Chine dans un projet baptisé Global Gateway (Portail mondial). La nouvelle route de la soie est un projet stratégique chinois visant à relier économiquement la Chine à l’Europe en intégrant d’autres espaces tels que d’Asie ou encore les espaces africains riverains de l’Océan indien. Cette stratégie permet à la Chine d’étendre son influence sur une zone plus large.